from DrFox

Je me suis fait une promesse simple, un jour. Ne jamais crier sur mon enfant.

Pas comme une règle éducative psychophilosophique. Pas comme une posture morale. Comme une décision intime. Une ligne que je ne voulais plus franchir. Parce que j’avais trop vu ce que la voix haute fait aux corps. Parce que je savais, dans ma chair, que le cri n’est jamais neutre. Il traverse. Il marque. Il s’imprime.

Au début, j’ai cru que cette promesse allait surtout me demander de la retenue. Un effort sur moi. Une discipline intérieure. Je pensais que le principal travail serait de contenir mon agacement, ma fatigue, mes nerfs en fin de journée. Je n’avais pas anticipé autre chose.

Quelque chose d’étrange est apparu au fil des efforts.

À mesure que ma voix restait basse, j’ai commencé à entendre la sienne. Vraiment l’entendre. Mon enfant criait. Pas toujours. Pas violemment. Pas pour de grandes raisons. Parfois pour une chaussure mal mise. Un jouet déplacé. Une frustration minuscule vue de l’extérieur. Mais pour lui, c’était entier. Total.

C’est là que j’ai compris quelque chose d’essentiel.

Le cri est une arme archaïque. Une des premières que le vivant a à sa disposition. Bien avant le langage. Bien avant la pensée. La voix haute est un outil de survie. Elle sert à alerter, à faire reculer, à mobiliser l’autre. Elle traverse les défenses rationnelles et va directement toucher le système nerveux.

Les études sont claires sur ce point. Le cri et le vide font partie des deux seules peurs primaires de l’enfant. Chez l’enfant comme chez l’adulte, le cri déclenche des réponses automatiques. Combat. Fuite. Figement. Quand une voix monte, le corps se prépare à un danger, même si aucun danger réel n’est présent. Ce n’est pas une question de maturité. C’est une question de biologie.

Crier est donc terriblement efficace. Et c’est précisément pour cela que c’est dangereux.

Quand un parent crie, il gagne souvent à court terme. Le silence tombe. Le corps de l’enfant obéit. Mais à l’intérieur, quelque chose se contracte. La relation devient un lieu de menace potentielle. Le lien se charge d’alerte et d’histoires.

En refusant de crier, je n’ai pas supprimé les tempêtes. Je les ai rendues visibles. Mon enfant n’avait plus ma voix pour absorber la sienne. Alors sa colère sortait telle quelle. Brute. Inhabile. À nu.

Et moi, je devais tenir.

Tenir sans élever la voix. Tenir sans gagner. Tenir sans écraser. Rester présent pendant que l’orage passait. Parfois en silence. Parfois avec peu de mots. Toujours avec un corps stable.

Peu à peu, quelque chose a changé. Lentement. Presque imperceptiblement.

Il a commencé à faire des efforts. Pas parce que je l’exigeais. Pas parce qu’il avait peur. Mais parce qu’il avait un modèle sous les yeux. Un adulte qui traversait la tension sans crier. Un lien qui résistait au bruit.

Aujourd’hui encore, il crie parfois. Moi aussi intérieurement. Mais il s’arrête plus vite. Il se reprend. Il cherche ses mots. Il apprend que la force ne passe pas toujours par le volume. Que l’on peut être entendu sans être violent.

Je n’ai pas élevé un enfant calme. J’essaie d’élever un enfant en sécurité. Et j’ai découvert en chemin que le premier cri à apprivoiser n’était pas le sien. C’était le mien.

 
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Avec le temps, j’ai découvert qu’il existe deux formes de fierté. Elles cohabitent en chacun de nous. Elles ne s’opposent pas frontalement. Elles se croisent. Elles se relaient parfois. Et surtout, elles ne racontent pas la même histoire de nous.

La première est silencieuse. Elle ne fait pas de bruit quand elle arrive. Elle ne cherche pas à être vue. Elle ne s’adosse pas au regard des autres. Elle est là avant même qu’un mot soit prononcé. Avant qu’un résultat apparaisse. Avant qu’un geste soit reconnu. Elle est là le matin au réveil et là au soir avant le dodo.

Cette fierté ne monte pas. Elle est déjà installée.

Elle ressemble à une stabilité intérieure. Une sensation diffuse de justesse. Quelque chose comme oui, c’était aligné. Même si ce n’était pas parfait. Même si personne ne l’a remarqué. Même si ça ne produira peut être rien de visible.

Elle n’a pas besoin d’être racontée. Elle n’a pas besoin d’être défendue. Elle n’a pas besoin d’être expliquée. Elle existe même quand on se tait.

On la reconnaît à un détail simple. Elle ne demande rien après coup. Pas de validation. Pas d’écho. Pas de réparation. Le geste est terminé et il peut rester là. Sans suite. Sans commentaire. Sans suite logique.

C’est une fierté qui tient dans le corps. Dans la respiration. Dans la façon de marcher après. Elle n’accélère pas le cœur. Elle n’agite pas l’esprit. Elle n’appelle pas une autre action pour se justifier.

Elle permet de passer à autre chose sans se trahir.

L’autre fierté est plus visible. Plus tendue. Plus nerveuse. Elle apparaît souvent après le geste. Rarement pendant. Elle regarde autour. Elle vérifie. Elle compare.

Elle se demande si ça a compté. Si ça a été vu. Si l’effort était légitime. Si le prix payé valait la peine.

Elle a une énergie différente. Plus contractée. Plus verticale. Elle peut pousser à parler. À expliquer. À souligner ce qui a été fait. À rappeler subtilement l’intention ou le coût.

Ce n’est pas une fierté mauvaise. C’est une stratégie ancienne. Une manière de s’assurer que le lien avec le monde tient encore. Que l’on n’a pas agi pour rien. Que l’on n’a pas disparu dans l’effort.

Elle a souvent été utile. Quand il fallait exister dans des environnements peu fiables. Quand il fallait se rendre visible pour ne pas être effacé. Quand la reconnaissance conditionnait la sécurité.

Le problème ne vient pas de son existence. Il vient du moment où elle prend toute la place.

On la reconnaît aussi facilement. Le corps se tend. La pensée revient en boucle sur ce qui a été fait. On attend une réponse. Un signe. Un retour. Et s’il ne vient pas, quelque chose se crispe.

Il y a parfois une légère irritation. Une envie de rajouter un mot. Une précision. Une justification. Comme si le geste, seul, ne suffisait pas à porter son sens.

Ces deux fiertés ne sont pas des ennemies. Elles racontent deux âges différents de nous. Deux rapports au monde. Deux manières d’assurer notre continuité.

La confusion commence quand on les mélange. Quand on croit que la seconde est la seule preuve que la première existe. Quand on pense que sans reconnaissance extérieure, rien n’a vraiment eu lieu.

Avec le temps, on apprend à les distinguer. Non pas en théorie. Dans le corps.

La fierté silencieuse détend après coup. Elle laisse une trace douce. Une sorte de calme actif. Elle n’appelle pas de suite immédiate. Elle permet l’oubli sans effacement.

La fierté contractée, elle, maintient une tension. Elle reste éveillée. Elle attend encore. Elle surveille l’environnement.

Le signe de maturité n’est pas de supprimer l’une au profit de l’autre. C’est de savoir laquelle est aux commandes.

Quand la fierté silencieuse est centrale, la seconde peut exister sans danger. Elle devient un simple bruit de fond. Un rappel de notre humanité. Une trace de notre histoire relationnelle.

Quand la fierté contractée devient centrale, tout change. Le monde devient un tribunal. Les autres deviennent des juges. Le geste perd sa liberté. Il devient une demande déguisée.

Savoir les voir, c’est déjà beaucoup. Cela demande une honnêteté fine. Sans condamnation. Sans justification.

Simplement observer. Après un acte. Après une parole. Après un choix. Se demander où est le calme. Où est la tension. Où est l’envie de passer à autre chose. Où est le besoin de rester accroché.

Il n’y a rien à corriger dans l’instant. Juste à ajuster la place.

La profondeur reste vivante quand aucune de ces fiertés n’est niée. Quand l’une éclaire sans diriger. Et quand l’autre porte le sens sans faire de bruit.

 
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